17 septembre Nous avons rendez-vous à dix-neuf heures trente place de
l’Odéon Le bus n°89 mettra en moyenne un quart d’heure pour m’y conduire, en fonction de la météo du moment, du nombre de véhicules empruntant simultanément le même trajet et de l’humeur du chauffeur qui pourrait tout aussi bien être une chauffeuse Je l’attendrai entre une et onze minutes, selon le point de jonction de nos parcours respectifs J’ai pris de la marge J’ai une éternité d’avance J’ai hâte, j’ai vite, j’ai tout mon temps pour cela Je survole plusieurs ères Je suis là imparfaitement à temps, je suis à l’heure de quelque chose À quelques mètres des dizaines de personnes sont calées à l’horaire d’une séance de cinéma Je n’échangerais pas ma place contre la leur Ma patience est temporaire Je presse le temps réel, actrice de ce que je vais voir Tu arrives avec neuf cent secondes de retard et le même sourire que dans les premières scènes, le même sourire et tous les sourires, mots, silences, baisers, morsures échangés depuis en surimpression J’ai 30 ans, ou 19, ou 68, beaucoup moins que les jours précédents À cet instant précis Le ciel est clair, je cours dans ma tête, tranquillement, je bats mon record du monde, nous sommes dans les temps forts, enlacés dans le cours du présent, nos mains serrées enfermant les quantièmes C’est un jeudi, ou un mardi, le temps n'est pas une donnée immédiate de la conscience Tu souris en différé, tu t’échappes de l’agenda, tu as quarante-huit heures pour terminer la traduction d’un ouvrage Nous grignotons les minutes, nous ne cherchons pas d’équivalent, nous tournons les aiguilles de notre livre Tu as mis un siècle à comprendre dans quelle langue je te parlais Sur les graviers cendrés du Parc du Luxembourg sont couchées quelques feuilles, ocre, bistres, mordorées, mortes, c’est déjà l’automne C’était déjà l’automne