Je travaille à temps plein, c’est presque un pléonasme, je suis et je suis le travail du temps, je suis en plein dedans. Je travaille avec le temps, c’est à la fois naturel et impétrant, prenant et délicat, une sorte de micromécanique de la plénitude. Je me penche sur le temps, horlogère à mes heures. J’observe ses ressorts, son échappement, ses transmissions, la façon dont il tourne autour de la roue des secondes, qui elle est fixe, la façon dont il compense les écarts de marche dans les positions verticales. Je ne cherche pas à comprendre – il n’y a rien – , j’observe sa faculté à faire perdurer les oscillations et d’autre part à produire des révolutions. J’examine ses ancres, ses leviers, ses ergots, le temps est saillant, en relief, il accroche. Je prends mon temps, celui qui est sous ma main, je ne compte pas, il serait bien impropre de ne pas laisser du temps au temps. Aucun emploi n’est défini, remplir ou vider reviendraient au même, il est tout au plus indiqué de localiser les points de friction. Je constate en leur temps les mécanismes de répétition (déplacements, marteaux, pas à pas), les embrayages, les complications – le temps n’est pas seulement une affaire de temps. Je m’intéresse à son emboîtage, ses témoins, son décor, on pourrait dire son esthétique. Il ne s’agit pas d’un cas d’école, tout m’apparaît grandeur nature. Je mesure (façon de parler) la différence entre le temps vrai –vrai – et le temps moyen – affiché – qui ignore les variations de l’orbite terrestre tout comme les formes elliptiques des histoires particulières en divisant le temps en heures égales. Quand cela est possible, c’est-à-dire quand cela est absolument nécessaire à la continuité, je procède à la pose ou à la dépose de composants des circuits intégrés [outils : desseroirs, porte-mouvement, griffes de serrage, démagnétiseur, arrache-lunettes, support d’élévation, gomme, équilibreur]. Je remets les pendules à l’heure, certaines ont des années de retard. Je remonte le temps [outils : accumulateurs d’énergie, remontoirs à gravité, flash-back, souvenirs, empreintes]. Je remets les temps à leur place, les heures d’attente, les jours de chance, les secondes d’inattention, les années fastes, les heures limites, les temps de chien, les minutes d’extase, les mois difficiles, les heures clandestines, les temps faibles, les moments de grâce, les semaines sans une minute à moi, les années d’errance, les nuits de folie… Je travaille dans le temps, sans quantifier les termes (dead line non précisée), c’est un travail à ne pas achever (work in progress). Je travaille le temps, il me travaille, nous interagissons, nous travaillons même lorsque nous sommes occupés à tout autre chose.