Quelque(s) Chose(s)

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je ne t’attends pas #3

dimanche 21 septembre 2014

 

Il est l’heure qu’il est. Il est l’heure d’être.

Je regarde ces êtres passer. Des passants. Ne sommes-nous que passages, que jonctions, répartis dans l’unité du temps, dans l’unité du lieu, ensemble et séparés ?

J’écoute le bruit du frôlement des autres, inconnus et semblables, j’entends le frottement des différences apparentes, la caresse à rebours des similarités.

Ce qui nous lie et nous sépare : le bloc infrangible de la réalité. Et le rêve, peut-être, s’il est au coeur de la conscience, ce qui reste somme toute à prouver. Ce qui nous lie et nous sépare : nos vies dans tous les cas, la vie ainsi mise en oeuvre, ainsi scellée en soi, ainsi emmanchée. Des vies successives et simultanées, chacun pour soi, chacun pour nous, un même souffle de multiples formes et de multiples durées.

Là sur ce trottoir, l’altérité en exemplaires, la finitude en condensé. L’objet de toute curiosité. Grand brun chemise claire, tête baissée, touriste réjoui, femme élégante pressée, regard fuyant, casquette patte de serrage coulissante à l’arrière, dreadlocks, rire fort, brushing ondulé, petit pas avec canne, chignon boule, crâne rasé, trapèzes trapus, écharpe mousseline, cuir souple bordeaux, groupe de copines jupes courtes, bouquet tenu à distance, parka défraîchi, épaules rentrées, décolleté mis en valeur, bras dessus bras dessous, pain au chocolat, téléphone à l’oreillette, cycliste déplacé, déhanchement maladroit sur très hauts talons, appareil dentaire, frange blanche sur front bronzé, casque audio nomade, lunettes griffées, sac de courses non biodégradable, colère d’enfant, appareil photo, valise à roulette, SDF du quartier, écran de téléphone, futurs amants, postier en tournée, baskets flambant neuves, serviette de documents, icône déchue, patinette trois roues, chien en laisse, VRP… de là où nous sommes nous voyons où nous ne sommes pas.

Je regarde les gens passer, pour le moment personne qui te ressemble et je ne t’attends pas.

Je n’attends pas que l’attente passe, je n’attends pas de la croiser, je ne cherche pas à l’éviter, je n’espère pas de l’attente qu’elle me conduise au temps d’après.

Je ne t’attends pas pour pouvoir l’écrire ou le photographier, pour vouloir en faire autre chose ensuite, m’en nourrir, m’en inspirer. L’attente n’a pas de débouché, attendre ne mène à rien qu’à son soi pétrifié.

Je ne t’attends pas comme si j’ignorais que l’on finit presque toujours par s’arranger avec les regrets, par vivre avec eux en voisins obligés, que l’on s’arrange pour croire qu’on les a oubliés pour faire taire ce possible inquiétant : renoncer.

Je ne t’attends pas comme si je ne t’avais pas vu t’avancer dans la lumière.

 

 

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