Quelque(s) Chose(s)

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Anne-Charlotte Chéron

"Il n’a pas pris de notes sur son corps..."

vendredi 7 juin 2013

 

Il n’a pas pris de notes sur son corps, l’a laissé désert, exposé à vue.
Elle n’a rien retenu de son haleine chaude, de ses mains craquelés, de sa barbe naissante, de son regard enfoui dans le sien, de son grain de beauté accidentellement déraciné dans le dos, de son corps de quinqua ordinaire, ni de l’odeur de son sexe.
Elle qui, s’était extraite avec peine et tardivement de sa pupe.
Elle qui, laissait collés ses bras le long du corps, épousait tous les pans de murs disponibles, profitant de leur ombrage et secours provisoire.
Elle qui, baissait la tête, courbait l’échine, n’avait pas l’audace de prendre le pli de la verticalité et d’emprunter ainsi la posture de l’animal humain.
Elle qui, n’avait pas lu Aristote et ne pensait qu’à avancer, bon gré mal gré, en rampant ou se traînant, cheminer en dépit de pouvoir bâtir des routes pour elle ou autrui.

Elle aurait pu se targuer de posséder tous les atouts de la séduction, les magnifier, y prendre goût, en jouer. Non.
Elle n’avait rien apprécié de sa corporéité et, faute de cultiver des rancœurs à son égard, s’était contentée d’ignorer cette part-là.
La fraîcheur de son épiderme, apanage exclusif de l’innocence de son corps non dévoilé, laissée à jamais en suspens.
Ici où, tout est encore à lire.

Elle rêvait pourtant d’énigmes et promesses duveteuses déposées dans son cou, comme elle songeait à tous les déserts du monde qu’elle imaginait, à tort, impénétrés et impénétrables. Elle laissait à l’abandon tous les espoirs et permissions.

Son corps est un désert exposé à vue, impénétré et impénétrable, un sanctuaire pour les dieux, un horizon à dégager. Son corps n’est pas une opportunité offerte aux hasards nuiteux.
Son corps est une expédition sauvage et poétique qui s’ouvre aux lèvres et mots les plus précieux.
Quand, les cheveux gonflés d’eau salée après un bain de mer, quelques gouttes tombent sur sa surface lisse et douce - non escarpée, là, point de callosité - les cristaux salins embrassent amoureusement l’enveloppe immaculée.

Son corps est une montagne, son corps est un murmure, son corps est un vestige immémorial. Son corps est tous les échos imperceptibles du silence universel. Son corps est une pente de coton douce et merveilleuse qui s’offre à l’avenir.


Très heureuse de recevoir en ce mois de juin ce texte - sensuel et sensible jusque dans son rythme et ses silences - d’Anne-Charlotte Chéron, trois ans après un premier échange qui m’avait fait découvrir son beau et foisonnant blog En marge(s) auquel s’est adjoint depuis le dense et compact 666 HemingwayEn marge(s). Merci à Anne-Charlotte d’avoir proposé comme matériau commun cette image de Matthieu Gauchet mettant en scène une création de Marie Labarelle ; les vases communicants ouvrent bien des portes au delà des textes, ils sont arborescents.
Ma partie de vase chez Anne-Charlotte peut se lire en cliquant ici.

Les rendez-vous des vases sont mis en bouquet par Brigitte Célérier qui enrichit également chaque édition de sa lecture exhaustive, transverse et subjective.

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