Quelque(s) Chose(s)

[ textes images sons articulations ]

J.W. Chan

résidence

vendredi 7 septembre 2012

Si vous préférez j’irai en avant, mais méfiez-vous des marches qui sont irrégulières. Je vous avoue que cet escalier en spirale me donne un vertige à chaque fois que je reviens, c’est que je ne suis plus jeune et ces trois niveaux vaudraient ailleurs pour six étages… Après ce palier, une dernière volée de marches si vous voulez bien. Maintenant nous arrivons ; la trappe, et voici enfin l’air libre ! N’allez tout de même pas trop au bord, si vous saviez, cette attraction du vide… ou alors laissez-moi au moins vous tenir par la manche car vous constatez que nous sommes facilement à quinze mètres du sol. Faites lentement le tour du paysage, le temps de reprendre votre souffle, vous me semblez tout étonné par ces bois, par l’abondance de la végétation ! C’est que le pays a bien changé en effet. Pourtant là-bas on voit encore la trace de chemins, et de plusieurs hameaux, voyez comme tout semble admirablement disposé, parfaitement calme désormais, un véritable paysage d’aquarelle. Ici vous ne subirez aucune nuisance, et pour cause. Apaisé est en effet le mot qui convient. Comme une nature morte ? Non croyez-moi la nature est ici tout à fait vivante mais l’endroit est remarquable par grande discrétion de l’espèce humaine, puisque vous seul... Non non ne voyez aucune ironie dans ces mots. C’est tout simplement la limite du Périmètre, alors n’est-ce pas ? Qu’en dites-vous ? Votre prédécesseur m’avouait que certains soirs, il lui arrivait d’entendre le bruit des vagues sur le rivage, mais si je vous assure, Emmanuel. Il fait frais maintenant, et de toute façon vous reviendrez ici plus tard puisque vous aurez tout le temps, alors nous pouvons descendre maintenant.

Voyez, comme au passage on profite de l’harmonie de la construction : cet escalier semble un éventail de pierre tendre qui s’épanouit autour de l’axe central, et remarquez aussi cette rampe de fer forgé ; une merveille de simplicité qui me donne l’impression qu’elle descend d’un seul tenant comme un câble de paratonnerre reliant le ciel au reste du monde ! Jetez un œil ici par cette sorte de meurtrière, le paysage semble différent, plus aimable dites-vous, oui il semble plus riant. Ici faisons un premier arrêt, nous voici arrivés à ce que je nommerai votre étage, un pas de côté sur ce nouveau palier et nous y sommes. Je dis votre étage parce que c’est là que vous serez le plus souvent mais naturellement tout le bâtiment est à vous, pour tout le temps que vous resterez. Appelons ceci votre bureau-bibliothèque, observez d’abord ces proportions qui sont celles de la Tour toute entière : huit bons mètres de diamètre, quatre de hauteur, et ces superbes tomettes carrées entre le beige, l’orange, et aussi couleur pêche, lie de vin puisque c’est le four qui en décide seul, un caprice des éléments comme nous disons faute de mieux. Tout cela est terriblement ancien : du vrai travail d’artisan. La table également : sa surface en impose, mais j’admets que la finition est rustique. Ah mais vous connaissez les bois, c’est en effet du noyer rouge, oui ces veines, cette générosité du dessin... et maintenant je vous en prie essayez aussi le fauteuil : confortable n’est-ce-pas ? Une assise en paille et cuir, le dossier de même et les accoudoirs qui aident à la méditation. Autour de nous six fenêtres larges pour suivre le déroulement du jour, la migration progressive des ombres. Il y a beaucoup d’espace dans cette pièce et vous aurez toute possibilité d’y marcher, c’est une chose à laquelle certains tiennent beaucoup ; s’agit-il pour eux d’un stimulant ? D’une réponse à l’angoisse ? Il y a aussi des gens qui travaillent sans jamais se lever. Vous hochez la tête parce que le mot d’angoisse oui bien entendu… je comprends.

Et puis ces Cartes vous intriguent n’est-ce-pas, je dois dire que c’est l’élément le plus remarquable. Leur abondance ici ne passe pas inaperçue, mais souvenez-vous que dans l’Histoire les cartes sont d’abord une nécessité militaire, et une des activités spécialisées de nos anciens, j’aime parcourir les lignes de niveau, lire l’ombre portée des reliefs, déchiffrer les codes, les légendes, marcher dans la mélancolie des lieux : la Forge, le Haut-Bois, Remiers, la Chênerie, Chamisy, les Comblanches, Besannes etc. Les plus anciennes sont dans ce carton et datent du 14e siècle, manuscrites bien sûr. Sommaires certes mais exactes avec des erreurs d’échelle quant aux villages qui n’étaient à l’époque que des hameaux séparés par de grands lambeaux de sous-bois. Vous allez vous y habituer, et même les aimer ces cartes parce que sans doute les romans et leur agitation finiront par vous manquer, mais très vite vous verrez que le travail prend le dessus, c’est une habitude qu’on acquiert et qui dispense de se poser trop de questions. Toute l’étagère de la bibliothèque du mur nord est consacrée à des ouvrages de géographie physique, de toponymie en langues anciennes, et aussi à divers précis d’Architecture et de Botanique. Le chauffage de la pièce ? Il est assuré par un conduit d’air qui vous relie à la cheminée du rez-de-chaussée, et puis tant que nous y sommes un détail utile : ne travaillez pas le soir car il n’y a pas d’électricité à cet étage et en tout et pour tout une seule lampe en bas dans la cuisine et la chambre. Prenons de nouveau l’escalier. Je passe derrière vous... Reconnaissez tout de même que cette pièce centrale est intéressante, stimulante et vraiment on y travaille bien.

Nous arrivons à l’étage que j’appelle "domestique" ; votre chambre est ici et la cuisine de l’autre côté, ici commence le territoire de la nuit. La literie est excellente je vous assure. Aucune restriction pour le bois, ni pour l’eau, ni enfin pour le vin dans ce petit cellier qui ne craint pas le gel. Un vin de chez nous que je recommande. Quant à l’entretien du potager qui sera votre seule ressource, comptez sur le savoir-faire du jardinier, mais il entend très mal et surtout ne parle pas notre langue. Aviez-vous d’autres questions ? Non ! Eh bien tout est parfait, mais ne vous éloignez pas de la Tour parce que vous êtes comme je l’ai dit tout à l’heure en limite du Périmètre. Pour les autres détails vous saurez faire face. Je vous encourage très sincèrement dans votre entreprise. Oui bien sûr, huit mois et vous pouvez compter sur moi, je n’ai jamais laissé un de nos pensionnaires sans tenir les engagements fixés. Vous verrez que les saisons passent vite, et quand je serai de retour, votre chagrin sera loin. Il me reste à vous souhaiter un très beau et très fécond séjour, gardez votre cap comme un nageur qui rejoint la côte, et après tout n’est-ce-pas avec toutes ces cartes vous ne risquez pas de vous perdre ! ... N’ayez aucun regret car je suis bien certain que si vous étiez resté en bas vous souffririez, alors qu’ici vraiment, personne ne vous ennuiera Emmanuel.

 

(composition de J.W. Chan)

Auteur et co-animateur du très beau blog Un promeneur, J.W. Chan m’a fait le plaisir de m’inviter à composer un vase communicant autour du thème de la résidence. J’accueille ici son texte - envoûtant, inquiétant et dépaysant, de même que l’image qui l’accompagne - tandis qu’il laisse libre cours à ma promenade par chez lui, ici.

Merci à Brigitte Célérier pour son travail d’animation avant, pendant et après les vases, et à Pierre Ménard pour le relais et l’écho qu’il donne au projet.

< >