Quelque(s) Chose(s)

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résidence

vendredi 22 février 2013

J’ai un pays en travers de l’enfance. Un ailleurs rien qu’à moi dans un lieu bien réel. J’ai sous les ongles un reste d’odeur de terre moite que je reconnaîtrai entre mille. Il avait fallu traverser une mer deux mers un océan deux océans combien de passer au-dessus concevoir l’étendue du monde et son abstraite consistance, c’était loin très loin mais qu’est-ce que le loin. Il avait fallu dire au revoir à qui à quoi qu’est-ce que partir à un âge où tout se mesure en termes d’éternité. Il avait fallu traverser les interrogations indirectes et habiter très fort en soi. Je serrais mes cinq trésors (je sais qu’il y en avait cinq, je ne me souviens que de quatre) contre mon ventre valise petite valise que peut-on oublier d’emporter à un âge où l’on aime ce que l’on a simplement parce qu’on l’a.

Il avait fallu frotter l’inaltérable à l’inconnu et l’intuition au surgissement.

J’ai vu j’ai vu je n’ai rien vu.

J’ai vécu enfant dans un pays immensément grand, à la beauté saisissante, dangereux et violent. Terriblement vivant. Un pays abrupt et chamarré où les oiseaux sont des dieux et les enfants des rois. Un pays solaire, luxuriant, sensuel et dramatique, où les choses dorment quand elles ne crient pas. Un pays à la fois conquis et altier, qui n’en finit pas de maudire ses traîtres, de fêter ses morts, de créer des splendeurs avec trois fois rien, de chercher ses racines dans le tissage des évènements passés, d’épuiser jusqu’à l’os la seule certitude qui soit – être un homme, là.

Il avait fallu construire pièce à pièce l’idée de la résidence, la matérialiser. Il avait fallu comprendre que tout le monde ne se comprend pas d’office, que l’étrange naît d’abord de soi. Et ne penser à rien ouvrir grand toucher les yeux oreilles narines pores peau de mémoire organe d’écho papilles du oh.

J’ai vu les teints de bronze, les longues nattes, les forêts claires, les arbres peints, les hardes, les franges dorées, les statues d’obsidienne, la lave, le sable immaculé, les pieds nus, écorchés, le faste des nantis, les guitares, les ventres pleins des femmes, les calendriers géants, la gorge jaune, les plumes vertes, les torrents venus du ciel, les plantes miraculeuses, l’osier tressé, les jardins flottants, les bateaux portant des prénoms de jeunes filles, les autels au plus près des nuages, les mares de sang, les couples enlacés dans les parcs, les fleurs les châles les fleurs les traits les fleurs et des couleurs qu’on ne saurait dire.

J’ai vu j’ai vu je n’ai rien vu.

J’ai l’enfance en travers d’un pays. Un pays imaginaire scellé à un pays de résidence, frères siamois jusqu’au bout de mon territoire. Il avait fallu vouloir revenir mais revient-on tout à fait ou tout à fait au même endroit. J’ai un ailleurs sous les paupières du voyage qui danse quand la ville ici ne sait plus qui je suis quand tant et tant vous demande de formuler une appartenance, j’ai un ailleurs où que j’aille.


Texte et collage créés et publiés une première fois lors des vases communicants de septembre 2012 avec J.W. Chan ; on peut aussi les (re)voir en ligne ici sur son site Un promeneur [à propos de Josef F.].

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