Quelque(s) Chose(s)

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Virginie Gautier

broderies

jeudi 2 mai 2013

"arpentage ZI-3", dessin encre de chine 75 X 75 cm © virginie gautier

 

FAIRE
C’est une ville, elle est parfois occupée à effacer ses traces. Elle s’active. Elle ne voit pas que ce qui est fait est fait, laisse toujours une marque, enchâssée sous nos pas.
Empreinte, tache, sillon, piste, cicatrice, lézarde, brèche, passage, trou.
Là où c’est lisse c’est louche.
Même dans une ville nouvelle, une ville modèle, une ville pionnière, une cité idéale.

Je marche dans la ville neuve de ce corps d’aujourd’hui debout sur son hier. Je marche dans le corps monumental, fractionné et changeant d’une ville qui ne me connaît plus à l’instant du carrefour. Je pose, je marque, je pousse, je pèse à peine, j’avance à la jointure de nos deux corps sortis de terre, de nos deux corps construits dans l’idée d’un peu, d’un peu durer. J’avance sur l’étendue, j’esquisse un passage, j’écris pas à pas une histoire de déplacement.
Je marche dans le corps du texte la ville bordant mes marges.

FAIRE
Une ville exemplaire, une ville musée, une ville fantôme.
En août 41 dans la cité Muette on écrit. On ne peut pas parler. On écrit son nom, une date, quelques mots dans les murs, derrière les carreaux de plâtre, dans les contres cloisons des chambres.
Ils sont là les graffitis. Derrière la tapisserie, le meuble, la télé.

ET DÉFAIRE
Séparer le dessus du dessous. Écarter les différentes strates pour voir. Les traces effacées, les traces qui restent. Effarée tu marches.
Les choses sur ton passage se soulèvent.


DESSUS DESSOUS
Une ville – comme une vie - peut en cacher d’autres, des villes englouties par la façade, le flux normé, le bruit du dernier cri, la faculté d’oubli, des villes qui en ont trop vu si on peut trop voir trop voir et ne rien dire et rester là et calfeutrer absorber rénover et ne plus vouloir savoir d’où l’on vient, de quel silence.
Je marche dans cette ville. Je marche comme une autre.

Voici le revers où s’échangent les couleurs, où s’enracinent les motifs. Les subtiles frondaisons. Chaque endroit où tu poses ton pied ici piqué, surpiqué, rendu visible. Chaque arrêt : une tache fleurissant sous tes pas. Chaque demi-tour : une racine nue, un filament.
C’est une ville, c’est une tapisserie.
Une broderie, un écran de fumée, un rideau à soulever.

LIEU D’Y REVENIR
C’est une ville-texte, je marche dans la trame du récit.
Avenue du Drapeau, rue des Dragons, place de La Comédie. Est-ce que chaque mot compte ?
Rue des Soupirants, Avant Port, rue Puits Creusés, Grand Rond, rue des Lois, rue de la Chaîne, boulevard de Trèves. Est-ce que les mots peuvent propulser, cimenter ?
Boulevard des Fusillés, chemin du Halage. Citadelle, Arsenal, Hôpital.
Rue du Pont Naturel, cimetière, rue du Manège, Porte du Miroir, rue des Bonnes Gens, cité administrative, rue du Siphon, rue de Mon Désert. Chaque a-t-il un lieu pour être ?
La Pépinière, rue du Champ des Oiseaux, entrées parking souterrain, gare d’État, rue aux Juifs, rue du Gros Horloge.
Avenue de la Révolution, rue du Grand Treuil.
Palais de Justice, prison centrale, rue de l’Écluse, rue des Bouchers, parc zoologique, rue des Héros.
Rue des Eaux Claires, Cours de la Liberté.

Cité Doré.
En 1849 les chiffonniers construisent sur terrain vacant leurs maisons. Cabanes aux toits de carton bitumés, chargés de terre, sur lesquels sont plantées clématites, capucines, volubilis, qui fleurissent au printemps. Les toits cèdent aux pluies d’automne. Sont remplacés par du fer blanc.

REFAIRE
Avec rebuts, résidus, copeaux, débris, déchets, détritus, ramas, reliques, restes.
C’est une ville, elle cherche ses délimitations ailleurs.
Elle vibre, palpite. Elle est faite de piétinements, d’allers et de retours. De constellations qui s’éloignent les unes des autres et se resserrent. Qui bougent. Elle hésite, se déplace, touche à tout.
Elle est au bord de la lumière et au bord de l’obscurité.

C’est une ville-parcours pour s’y retrouver, un rébus un réseau un tissu vivant.
Chaque mot pourrait compter si on savait, si on ne gâchait pas tant. Chaque mot perce une voie, élève, raccorde, aligne, recoupe, soutient, enfonce, chaque mot – et son contraire – est embrasure, voûte, balcon, tuyau, segment, tour, tranchée, vestibule, palier, passage commun. Avant-corps et arrière-corps du bâtiment.
En août 40 dans une ville où je n’ai pas vécu les lourdes pierres de la bâtisse assourdissaient à peine les battements des cardeuses bourdonnements du renvideur sons saccadés de la doubleuse des tricoteuses qui extrayaient étiraient enroulaient et tressaient les fils sous l’œil attentif de celui qui serait un jour le père de mon père. Je n’ai jamais entendu sa voix.
J’avance mot à mot dans la ville à écouter, inventer, la ville à faire sienne tout du moins assez pour la partager.

À RECOMMENCER
Traces d’anciens chemins dont il ne reste que pointillés sur la carte – exotiques.
Traces de passages marqués au pli des herbes, aux torsions des grillages, non répertoriées. Campements, qui ne sont pas définitifs. Se posent, se déplacent, se raccordent aux flux nécessaires. Inquiètent toute l’ordonnance du paysage.
C’est une ville promenée ici, ici et là – même de force.
Verte, utopique, ancienne, du futur, ouvrière, moderne, mobile, parfaite, numérique, globale, virtuelle, monstrueuse, engloutie.
À recommencer.


"broderies" est un texte à quatre mains : le fil-texte de Virginie en paragraphes courants, le mien dans les inserts plus resserrés (et la réciproque avec l’un de mes collages sur son très beau Carnet des départs.
Mêler nos voix en un dialogue sans savoir à l’avance où (jusqu’où) il nous mènerait, tel a été le projet de ce vase avec Virginie Gautier. Elle s’est lancée la première, je l’ai rejointe et nous avons cheminé tissé ensemble, croisant et décroisant nos thématiques communes.

Dire que la relation au lieu est au cœur du travail littéraire et plastique de Virginie est la moindre des choses. Dans son Carnet des Départs, dans les Zones Ignorées (illustrées par Gilles Balmet), dans Les sédiments qui en sont la déclinaison, dans ses dessins et installations, elle explore les infinies interactions de l’être et de l’environnement, du dedans et du dehors, du langage et du mouvement.

La liste des contributions de mai 2013 est mise en bouquet par Brigitte Célérier sur son blog de rendez-vous. Un aperçu de tous les vases est disponible sur le site Liminaire de Pierre Ménard.

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